Quand le peuple réclame son droit…

Soulèvement d’un village. Production de riz. Invasion de moustiques et chômage. Répression policière disproportionnée. Jeunes en fuite dans un maquis.

Ce sont ces informations de l’article de Souad Guennoun, membre d’Attac Maroc, qui nous amène à prendre la route vers Chlihat, entre Larache et Ksar El Kebir. Contrairement à ce que nous avons pu observer lors de nos précédentes « balades de campagne », la route est en excellent état : c’est ce qu’il faut pour acheminer la production de “Ribera del arroz”, une société agricole qui produit 60% de la consommation nationale de riz et qui vend également sur le marché international. Nous traversons la forêt d’eucalyptus où se trouvent encore réfugiés quelques jeunes du « douar » (le village en arabe dialectal).

Devant la mosquée de Chlihat (source: Souad Gennoun)

Arrivée dans le village. Nous faisons un premier arrêt  à la mosquée pour retrouver les personnes qui nous accueillent. Aujourd’hui vendredi, c’est le jour de la « jamaa », de la prière, et la mosquée  se transforme en peu de temps en lieu de rassemblement. Après quelques salutations, nous repartons vers l’épicerie du village où nous retrouvons Salim. Les deux pieds nus dans la terre et une pelle à la main, il finit de déblayer l’entrée de son épicerie saccagée la semaine passée. Plusieurs jeunes hommes sont réunis autour de lui, le silence est de mise et les regards scrutent le sol. Ils improvisent un salon et nous font asseoir. Nous faisons connaissance autour d’un verre de Fanta et de quelques banalités. Salim nous rejoint. Il commence à nous raconter son histoire à peine l’installation faite.

Des lacrymogènes périmés et autres munitions

Tout a commencé il y a quatre semaines, c’était un jeudi, jour de souk. Les villageois s’étaient rassemblés devant l’entreprise agricole qui les embauchait quelques années auparavant. Auparavant, c’est-à-dire avant de produire du riz, culture qui nécessite peu de main d’œuvre et où les traitements aux pesticides se font par avion (ils cultivent 4500 Ha de riz autour du douar)… Ils font face à la bande de terre de 150m de large sur 10km de long qui est censée les protéger des moustiques, arrivés avec les rizières, et leur fournir des terres alimentaires, une sorte de “zone tampon” entre l’entreprise et le douar.

Trois jeudis et trois mobilisations plus tard, voyant que les villageois tiennent bon, l’entreprise change radicalement le ton. Armés de canons à eau irritante propulsée à 30bars (la limite internationale étant de 25bars) et de gaz lacrymogène périmé, les policiers et les soldats assiègent le village et en font fuir ses habitants. Tirs de lacrymo probablement à bout portant, menaces de viols sur les femmes, agressions sexuelles, saccage et pillage des maisons et de l’épicerie (seul commerce du douar).

Quand Salim nous dresse le bilan du jeudi 14 juin, c’est la tête dans les mains, reprenant son souffle à chaque traduction, qu’il nous énumère : quatre fausses couches, un jeune homme qui a perdu son œil, plusieurs blessures par balle en caoutchouc à la tête et aux jambes, une centaine de jeunes en fuite, dont certains jusqu’à l’autre bout du Maroc pour éviter d’être retrouvés par la police. Quand nous lui demandons, après quelques secondes qui paraissent une éternité mais dont nous avons besoin pour encaisser le choc de l’annonce, jusqu’où cette lutte peut les mener, il répond sans hésiter mais sans pouvoir réprimer une foule d’émotions : « Jusqu’à la mort ».

Le silence s’abat de nouveau sur nous, jusqu’à ce que Salim se lève : “Allez, on va faire vous montrer les terres et l’entreprise, pour que vous vous rendiez compte. Après, on mange le couscous ensemble !”. Nous nous exécutons, entre gêne et soulagement.

Au grand air, nous respirons à nouveau. Nous montons en voiture avec quelques jeunes qui nous guident vers la « zone tampon ». C’est là que plusieurs personnes nous racontent leur version du 14 juin, ce que chacun d’entre eux a vécu. C’est aussi là que chacun ramène les reliques de la bataille, douilles de lacrymo et de balles en caoutchouc en tous genres. Contrairement au douar, l’immense plaine est balayée par le vent, et chaque rafale est une claque… à l’image de cette petite fille qui s’approche de nous avec son frère, trois restes de lacrymo dans la main gauche.

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