Halal ou haram, tri culturel entre tradition et progressisme

Dans un pays où l’effigie de la Vache qui Rit fait de la concurrence à la typographie arabisée de Coca Cola et où aller manger à Mc Donald’s est un signe extérieur de richesse, de valorisation sociale, il est difficile d’imaginer ce à quoi ressemblerait la démocratie “à la marocaine”… Si l’on s’entend sur le fait qu’une démocratie est un fonctionnement politique dans lequel les orientations et les décisions qui en découlent appartiennent au peuple, quels pourraient donc être les choix de ce peuple qui regarde vers l’Occident économiquement et vers l’Orient culturellement ? Et si l’on considère que, plus que jamais au cours de son Histoire, la démocratie est aux portes du Maroc, de quelle démocratie les citoyens de ce pays veulent-ils ? Quels sont les rêves et les modes de vie des jeunes, dont les moins de 27 ans composent la moitié de la population ?

Manifestation du 20 Février le 24 juin 2012 à Rabat

Entre nostalgie des tajines et boulimie de pizzas à grignoter devant la télé écran plat, entre conservatisme enraciné et progressisme affiché, le cœur des jeunes Marocains rencontrés à Casablanca balance. La tradition, dont les jeunes actifs aimeraient, selon leurs dires, des fois bien se passer pour réaliser leurs rêves « à l’occidentale », est bien présente. A la fois repère culturel et poids institutionnel, la tradition est à l’image de ce nouveau gouvernement islamique « élu démocratiquement » (d’après des sources informelles, par 20% de la population s’étant déplacée dans les urnes) qui jongle avec plus ou moins de succès entre renforcement de l’identité musulmane et développement libéral, entre retour à des valeurs rassurantes par rapport au contexte post-révolution et volonté de grandeur dans la cour des “grands” de la mondialisation.

L'entrée fermée du Palais Royal de Fès

L’ambiguïté politique est à l’image de ces jeunes couples qui se tiennent par la main dans la rue, la femme a les cheveux à l’air et une tenue décontractée, mais qui sont mariés pour pouvoir le faire. A l’image aussi du poids des familles sur le quotidien de ces jeunes, à la fois soutien dans un pays en crise où les jeunes ont des difficultés à acquérir leur indépendance financière ; mais aussi pression dans le lobbying qu’ils exercent sur les choix de vie de leurs enfants. Choix d’études, du partenaire de vie ou du lieu d’habitation passent par la bénédiction plus ou moins tacite de cette famille « toujours là pour ses enfants ». A l’image enfin de ce Roi dont on a essayé de renverser le pouvoir sans renverser la fonction. Ce Roi auquel on tient, qui fait consensus, à tel point que peu de Marocains, même les plus révolutionnaires d’entre eux, n’imaginent un changement de régime vers une république [1]. Ce Roi qui vole son peuple, ce Roi au-dessus des lois, ce Roi qui a le dernier mot sur les décisions politiques prises par le gouvernement et qui blasphème les principes du Coran [2] ; ce Roi est aux yeux des Marocains le garant de la pérennité du pays. Qu’on ait peur de l’islamisation radicale ou qu’on veuille une monarchie parlementaire, les raisons sont nombreuses pour le plébisciter mais elles aboutissent toutes au même constat : pas de Maroc sans son Roi.

Ce balancement ressemble même parfois davantage à de la schizophrénie : comment lutter contre le clientélisme et la corruption, à plus grande échelle contre le système, lorsque l’on accepte de manger des tomates d’Agadir ? Ces tomates qui sont le symbole de la relation néocolonialiste entre le Maroc et l’Europe du fait que les souks ne sont approvisionnés que par les rebuts de production. Ils achètent au marché des tomates « made in maroc » qui n’ont pas le goût de leur terre et qui, comble du comble pour un pays méditerranéen, ne sont même pas mûres. Comment lutter contre le système qui enrichit le Roi et sa holding lorsqu’on achète une bouteille de Coca tous les jours ? Comment lutter contre la corruption lorsqu’on consomme des produits tout droit sortis du marché de gros, qui sont passés par toute une série d’intermédiaires ?

Que de questions que soulève notre séjour marocain, des questions que nous posons sans donner de réponse. Tout comme au souk lorsque nous faisons nos courses, nous regardons partout autour de nous. Nous nous amusons de reconnaître les fruits et légumes que l’on connaît comme nous nous amusons de retrouver les fonctionnements de groupes dans les réunions politiques auxquelles nous assistons. Nous nous arrêtons aux étals pour poser des questions dès que nous tombons sur une herbe, une épice inconnue ou un « objet non identifiable », dès que, lors d’une discussion militante, nous sentons que nous manquons d’informations, que nous ne maîtrisons pas tous les tenants et les aboutissants de la situation. Qu’on nous donne des conseils de cuisine ou qu’on nous raconte l’histoire du Maroc, qu’on nous vende des produits miracles ou qu’on tente de nous faire croire à la linéarité des événements, notre présence suscite à chaque fois la curiosité. Curiosité sympathique lorsque nous faisons la cuisine en pleine rue, à même le sol ou lorsque nous partageons des anecdotes militantes, curiosité mêlée de méfiance dès que nous franchissons les portes des zones touristiques, ou celles des conseils perçus comme du paternalisme, les unes comme les autres tout aussi invisibles, à l’image des impairs culturels.

Manifestation du 20 Février le 24 juin 2012 à Rabat

Difficile de se placer dans cet espace en transition, difficile de dissocier le politique du culturel, tout autant sûrement que de dissocier le politique de l’économie tel que le revendique le mouvement du 20 Février. Aussi difficile que de manger un couscous un autre jour que le vendredi ou de trouver des tomates “beldi” (paysannes)…

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